Septemvriana 1955-2015

6 septembre 1955

Les "Septemvriana"

Le pogrom1 d’Istanbul  ou  la nuit de cristal stambouliote

 

 

Rien ne laissait présager dans la douceur estivale de ce mardi 6 septembre 1955 des événements, comme ils sont si discrètement nommés, qui allaient se déchaîner cette nuit-là.

Après sa journée à l'école, maman et ses jeunes frère et sœurs jouaient dans la maison, grand-mère s'affairait en cuisine et la voisine Mme Zoe allumait tranquillement son grill, lorsque grand-père est arrivé contrairement à son habitude plus tôt à la maison, en courant et l'air inquiet. Il s'est rapidement entretenu avec grand-mère, lui a murmuré quelques paroles et brusquement les ordres clairs, précis mais calmes sont tombés. Le ton de leur voix ne laissait place a aucune tergiversation, c'est certain quelque chose de grave se passait. Maman âgée d'à peine une dizaine d'année est allée chercher la benjamine, encore bébé, l'emmitoufla dans une couverture et ne la lâcha plus. Grand-mère prit ses 2 autres enfants, sans oublier les documents importants dont les « noufousia », les cartes d'identité, et toute la famille courut dans l'église toute proche. Mon arrière-grand-mère, ma grande-tante Eudoxia, tous sauf grand-père qui continuait à passer d'un voisin à l'autre pour les avertir du danger: des manifestations anti-chrétiennes ou anti-grecques sérieuses étaient imminentes, voire même en cours ! Pourtant, quelques jours auparavant un ami turc non-hellénophone avait bien avertit grand-père que « quelque chose d'important » s'organisait contre les Grecs d'Istanbul, les Romiï, le 6 septembre, mais mes grands-parents ne pouvaient, ou ne voulaient pas le croire. Cette fois-ci, plus aucun doute et l'église se remplit rapidement ; le voisinage se protégea derrière les lourdes portes et volets en fer d'Agia Thekli (Sainte Thekli). Les hordes d'assaillants ne tardèrent pas à arriver, 3 ou 4 vagues, d'après grand-mère. Et malgré les avertissements du voisin turc non-hellénophone qui hurlait « kilise itcinde gâvurlar var ! », « les incroyants sont dans l'église ! », à chaque vague, l'église et ses occupants furent épargnés. Quelques bris de verre. Un miracle, un véritable miracle comme le répétait grand-mère : « la Sainte-Vierge les a aveuglés ». Dans l'église, les adultes essayaient d'entrevoir ce qui se passait à l'extérieur. Maman terrorisée, et toujours avec le bébé dans ses bras, finit par se cacher, avec sa fratrie et son cousin, âgé de 4 mois, sous l'autel. Oui, ils ont tous eu beaucoup de chance : personne ne fut blessé et leurs propriétés restèrent inviolées.

En ce qui concerne ma grande-tante, Anna, jeune mariée, cette nuit s'est passée bien différemment. Tout, absolument tout leur appartement a été saccagé. Tous leur biens furent pillés ou jetés par les fenêtres par des inconnus, mais aussi des voisins turcs. Mon grand-oncle impuissant face à une telle sauvagerie restait en bas de l'immeuble à regarder avec sa jeune épouse les bases de leur avenir commun s'envoler, littéralement, par la fenêtre. La traditionnelle « prika », la dote, de ma grande-tante disparut. Plus de draps brodés ou de couvertures crochetées, plus de services en porcelaine ou de cristallerie, ni de robes ou de costumes... Rien, il ne leur restait plus rien... Ils me dirent qu'ils avaient quitté les lieus une fois que leur « pick-up-à-plusieurs-disques », le seul du quartier, se soit écrasé au le sol. Avec humour, ils me racontèrent que les brigands leur avaient laissé en échange des dizaines de paires de sabots...

Quant à mon grand-oncle Eleftherios, il a dû se fondre dans cette masse hostile et menaçante depuis Kurtuluş où il travaillait, et scander avec elle des propos haineux en frappant en rythme dans ses mains jusqu'au Phanari, où vivait sa famille. Il fut le témoin le long de ce trajet d'innombrables exactions.

La famille de mon père, d'origine italienne et installée à Constantinople puis Istanbul depuis 5 générations, fut également menacée par 2 vagues successives d'assaillants qui traversèrent de part en part la maison. Il m'a décrit l'inquiétude de sa famille face à la porte défoncée par un nombre impressionnant d'hommes armés de bâtons ou de barres en métal, sa grand-mère qui fit un malaise et perdit connaissance, ses parents qui essayaient de calmer les intrus et finalement un homme dans cette masse qui les interrogea en... italien. Mais il m'a également décrit la cruelle déception face à ses voisins turcs, auprès desquels il avait toujours vécu, et qui désignèrent sa maison comme celle de « gâvur», d'incroyants...